Ce que revèle l'affaire Vincent Lambert des dérives de la médecine

Écrit par Webmaster AFC38 le .

A l'occasion de l'affaire Vincent Lambert, certains appelent à la légalisation de l'euthanasie. La médecin Anne-Laure Boch propose une toute autre perspective : refonder une médecine qui ne cède pas aux sirènes de la technicisation à outrance mais retrouve son premier rôle, le soin.

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Anne-Laure Boch est neurochirurgien, docteur en philosophie. Elle exerce comme praticien hospitalier à l'hôpital Pitié-Salpêtrière (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris). Elle est l'auteur de Médecine technique, médecine tragique (Séli Arslan, 2009) ainsi que d'un article dans la revue Le Débat intitulé Quand la médecine engendre des handicapés.

L'affaire Vincent Lambert relance le débat autour de la fin de vie. Une famille se déchire autour d'un malade inconscient, maintenu en vie artificiellement, et demande à la justice de trancher sur la vie d'un homme. Que révèle selon vous cette affaire? Cette situation intenable prouve-t-elle les insuffisances de la loi Leonetti ou bien les impasses de la médecine?

 

L'affaire Vincent Lambert n'a rien à voir avec une quelconque insuffisance de la loi Leonetti. Chez ce jeune homme en état végétatif chronique, sans espoir d'amélioration, maintenu en vie depuis des années par des moyens artificiels, la loi permet de pratiquer une limitation ou arrêt des traitements actifs (LATA), aboutissant à

L'affaire Vincent Lambert n'a rien à voir avec une quelconque insuffisance de la loi Leonetti.

une mort paisible. Le problème est que les membres de la famille ne sont pas d'accord entre eux sur l'opportunité de cette LATA. Et cela n'a rien d'exceptionnel! C'est même très fréquent dans ce genre de situation. À la question: «Si un de vos proches était lourdement handicapé, quel serait la plus grande preuve d'amour que vous pourriez lui donner: abréger ses souffrances en le laissant (ou faisant) mourir ou rester à ses côtés jusqu'au bout malgré son handicap?», qui répondrait sans hésiter? C'est autour de cette question que la famille de M. Lambert se déchire. Légaliser l'euthanasie ne l'aiderait nullement à y répondre sereinement, car elle ne s'applique qu'aux patients compétents, donc conscients.

Quant aux impasses de la médecine... La réanimation sophistiquée mise en œuvre chez les traumatisés crâniens graves aboutit parfois à ce genre de situation. Mais elle sauve aussi beaucoup de vies, avec peu ou pas de séquelles. Tant que le pronostic de récupération ne pourra pas être établi en phase aiguë de manière certaine (ce qui n'arrivera peut-être jamais car il restera toujours un certain degré d'incertitude), les médecins auront toujours à prendre des décisions aux conséquences potentiellement terribles.

Vous avez écrit un article dans le Débat, intitulé Quand la médecine engendre des handicapés où vous affirmez que la médecine technoscientifique crée des situations de «longévité médicalement assistée». Comment la médecine crée-t-elle des handicapés?

La médecine peut créer des handicaps de plusieurs façons. Premièrement, à la suite d'un accident thérapeutique. Deuxièmement, par la prolongation de la vie des personnes faibles, notamment les personnes très âgées. Troisièmement, en transformant des maladies aiguës (brèves dans leur évolution, et qui aboutissent soit à la mort soit à la guérison complète) en maladies chroniques (de longue durée et pleines de limitations fonctionnelles). Dernière modalité d'extension du handicap dans un monde médicalisé, la tendance normative de la médecine: la médecine classe certaines variations interindividuelles dans son champ propre, d'où l'augmentation du «ressenti» de l'anormal comme handicap.

Les autres « fabriques du handicap » sont dues à la tendance de la médecine moderne à l'obstination déraisonnable, voire à l'acharnement thérapeutique et ce à tous les niveaux, des actes les plus simples aux interventions de haute technologie.

Faut-il reprocher à la médecine contemporaine d'être trop efficace?

Ce n'est pas une question d'efficacité des moyens médicaux, mais de leur caractère proportionné ou non.

Autant l'accident thérapeutique est un échec regrettable mais pas toujours évitable, dans la mesure où le traitement des maladies graves suppose souvent une prise de risque ; autant les autres «fabriques du handicap» sont dues à la tendance de la médecine moderne à l'obstination déraisonnable, voire à l'acharnement thérapeutique - et ce à tous les niveaux, des actes les plus simples aux interventions de haute technologie. Ce n'est pas parce qu'une technique existe qu'il faut forcément l'appliquer dans tous les cas qui en relèvent de près ou de loin.

Vous écrivez dans cet article: «Tant que l'on réanimera coûte que coûte les prématurés de huit cents grammes, que l'on vaccinera contre la grippe des nonagénaires déments, il ne faudra pas s'étonner que l'opinion considère l'euthanasie comme sa seule planche de salut.». Pouvez-vous expliciter ce lien entre d'une part la création par la médecine de situations de dépendance indignes et la demande d'un «droit à mourir dans la dignité»?

Je ne pense pas que les situations de dépendance soient «indignes»... Elles sont plutôt pénibles, source de souffrances physiques et psychiques. Quoiqu'il en soit, elles sont mal acceptées par la société. Et tout le problème est là: quand la médecine ne semble plus répondre à son cahier des charges, quand elle s'éloigne trop de l'image idéale qu'on a d'elle, on exprime sa défiance en réclamant la légalisation de l'euthanasie. Ainsi on croit reprendre le contrôle contre les excès supposés des médecins, en s'opposant à l'acharnement thérapeutique - qui est vu, de manière très injuste d'ailleurs, comme émanant d'un corps médical sadique ; d'autre part, symboliquement, on se venge contre ces mêmes médecins qui ne méritent plus la confiance qu'on mettait en eux, en leur imposant un geste dont la dimension profanatrice est impossible à nier. Dans ce malentendu entre corps social et corps médical, tout le monde est perdant! C'est aux médecins d'assainir leurs pratiques s'ils veulent reconquérir la confiance du public.

Est-ce à dire qu'il faut «laisser mourir» les personnes en état de fragilité intense?

Le problème n'est pas de «laisser mourir» ou de «faire mourir» tel ou tel patient au nom d'une position dogmatique plaquée sur une réalité particulière. Le problème est de remettre en perspective, à chaque intervention diagnostique ou thérapeutique, les moyens engagés et le projet de vie de la personne. Si on s'astreignait systématiquement à cet exercice, on se rendrait compte que beaucoup de traitements sont inutiles, futiles voire cruels eu égard à la situation du malade. Au lieu de se focaliser sur la durée de la vie, forcément limitée, on s'occuperait de sa qualité. Ce que la médecine moderne sait d'ailleurs très bien faire! Les progrès en matière de soulagement de la douleur, de soins palliatifs et de confort, ont été immenses. Il suffit bien souvent de changer de point de vue pour recentrer les efforts médicaux là où ils sont nécessaires: le soin dans toutes ses dimensions humaines, au lieu de l'acharnement thérapeutique, qui est un emballement technique.

Il suffit bien souvent de changer de point de vue pour recentrer les efforts médicaux là où ils sont nécessaires : le soin dans toutes ses dimensions humaines, au lieu de l'acharnement thérapeutique, qui est un emballement technique.

Vous appelez à «limiter la médicalisation à outrance des situations qui mènent au handicap à outrance». Quelles sont les grandes orientations de cette sagesse médicale que vous appelez de vos vœux?

Il s'agit bien d'une «sagesse», en effet! La bonne médecine tient avant tout dans la proportionnalité des soins, qui suppose le sens de la mesure. Pour l'exercer il faut de la sagesse, et aussi du courage. Ces vertus sont essentielles pour résister aux sirènes de la technicisation à outrance, base de l'hybris moderne. C'est en les remettant à l'honneur, chez les soignants, chez les politiques et aussi dans le public, et non en empilant des lois, que nous pourrons passer d'une médecine de la quantité à une médecine de la qualité. Il y a là un véritable basculement civilisationnel.

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